Photo de Valérian Mazataud, Le Devoir
Lettre à la première ministre parue dans Le Devoir le 20 mai 2026
Les signataires sont respectivement directeur général de La Caserne – scène jeune public; directrice générale de la Maison Théâtre; codirecteur général de TUEJ (Théâtres Unis Enfance Jeunesse); directrice générale de l’Association professionnelle des diffuseurs de spectacle – RIDEAU. Ils cosignent cette lettre avec 24 organisations culturelles.
Madame la Première Ministre,
À l’étude des crédits, la ministre de l’Éducation, Sonia LeBel, s’est demandé pourquoi le milieu culturel s’inquiétait de la disparition des enveloppes protégées pour les sorties scolaires culturelles. « Je ne sais pas, vous leur demanderez », a-t-elle lancé.
La réponse est pourtant simple : nous nous inquiétons parce que cette réforme affaiblit directement une promesse faite aux enfants du Québec.
La veille de cette déclaration, nous avons pourtant exposé clairement à son équipe les risques bien réels que la simplification des règles budgétaires faisait courir à la qualité de la vie culturelle des élèves. Nous n’avons manifestement pas été entendus.
Nous nous adressons donc à vous.
Dans le projet de réforme que nous avons pu consulter, les mesures « culture à l’école » et « sorties scolaires en milieu culturel » sont rassemblées dans le grand ensemble « Projets pédagogiques particuliers, activités sportives, culturelles et sociales ». Dans sa description, la notion même de sorties culturelles disparaît. On parle seulement « d’intégrer la culture dans les apprentissages » et de « l’organisation de sorties éducatives (ex. : plein air) ». Autrement dit : ce qui était hier un engagement national clair devient une possibilité parmi d’autres.
Ce qui était une politique culturelle nationale devient une case budgétaire polyvalente.
Une promesse maintes fois renouvelée
Tout récemment, le milieu culturel, appuyé par le milieu de l’éducation et les comités de parents, s’est mobilisé alors que planaient des menaces de coupes dans les budgets des sorties scolaires.
Le 24 février dernier, vous déclariez : « La culture québécoise, c’est ce qui nous unit et nous définit. Il est de notre responsabilité de la transmettre à nos jeunes. […] Je m’engage à maintenir des sorties scolaires en milieu culturel et les budgets du programme La culture à l’école. »
Un mois plus tard, Eric Girard déposait un budget confirmant le maintien des investissements « de la Culture à l’école et des Sorties scolaires en milieu culturel ».
Tout le milieu culturel a poussé un soupir de soulagement. L’engagement phare du gouvernement envers les sorties culturelles était solide et venait d’être réaffirmé.
L’effet de la mesure « Sorties scolaires en milieu culturel »
Depuis 2018, le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) a défendu un projet de société : offrir deux sorties culturelles par an à tous les élèves du Québec. Il a mis les sommes nécessaires dans une mesure budgétaire dont les fonds ne pouvaient servir à d’autres fins. Cette ambition a produit des effets tangibles. Dans toutes les régions, les organismes culturels ont vu croître massivement la fréquentation des activités proposées aux élèves.
À titre d’exemple, entre 2018-2019 et 2023-2024 (dernière année de données disponibles), la participation des élèves aux sorties scolaires en milieu culturel a connu une hausse de 55 %. En 2023-2024, la mesure a permis à 1,1 million d’élèves de participer à plus de 50 000 sorties scolaires en milieu culturel. C’est 95 % de l’enveloppe protégée qui a été utilisée, au grand bénéfice des jeunes et de leurs enseignants.
Ce succès de la mesure reposait sur deux choses : des budgets réservés et des balises claires. Elle offrait un montant par élève pour « une activité où l’organisme visité est inscrit au Répertoire culture-éducation […] dans un lieu professionnel de diffusion culturelle, à l’extérieur de l’école ».
Répertoire culture-éducation : une balise essentielle
L’introduction du Répertoire culture-éducation parmi les obligations à respecter n’est pas un détail administratif. C’est une précision essentielle. Elle permet au milieu scolaire de trouver des artistes et des organismes évalués, reconnus, capables d’offrir aux élèves une expérience culturelle riche et formatrice. Sans cette balise, on ouvre la porte aux écarts.
Les élèves des régions, les grands perdants de la réforme
La ministre LeBel affirme que sa réforme répond aux préoccupations des directions générales des centres de services scolaires (CSS), qui soutiennent qu’ils brûlent tout leur budget de sortie en frais d’autobus. Elle ajoute : il faut qu’il y ait de la culture à l’école, peu importe sa forme, sous-entendant que si l’autobus était trop coûteux, le trajet trop long, l’argent des sorties culturelles pourrait servir à amener des spectacles dans les écoles. Ce sont donc les élèves les plus éloignés, les milieux les moins favorisés et les régions qui paieront en premier le prix de cette vision obtuse.
Qu’envoie-t-on alors comme message aux élèves de Matane, de Val-d’Or, de Baie-Comeau ou de Gaspé ? Que leur expérience culturelle peut être moins riche que celle des enfants de la région métropolitaine ? Que la distance justifie une ambition réduite pour cette jeunesse ? C’est inacceptable. Et ne nous trompons pas, le glissement que la ministre nous annonce déjà en région aura aussi lieu en milieu urbain.
Certes, la rencontre avec un artiste à l’école est précieuse. Or, elle ne remplacera jamais la visite d’un lieu culturel professionnel. Ces expériences sont complémentaires. Les organismes culturels ne sont pas de simples fournisseurs d’activités. Ils sont des partenaires du développement culturel, sensible, social et intellectuel des enfants. Une œuvre scénique ne se vit pas de la même façon dans un gymnase que dans une salle de spectacle. Une expérience muséale ne se transpose pas entre quatre murs de classe. Sortir de l’école, entrer dans un théâtre, un musée, une maison de la culture, c’est déjà commencer à comprendre que ces lieux nous appartiennent aussi.
Or, organiser la sortie scolaire demande du temps, du transport, de la planification et des ressources. On nous dira qu’il n’y a pas de coupe, que l’argent est là. Mais, dans un réseau scolaire sous pression, les gestionnaires feront ce que le système les pousse à faire : arbitrer selon les coûts. Un budget qui n’est plus protégé n’est plus qu’un engagement parmi d’autres. Un objectif non balisé, une intention.
Une réforme pour les élèves, vraiment ?
Nous ne sommes pas contre la flexibilité de gestion qu’offrira cette réforme dans certains secteurs. Mais déployée sans nuances, elle aura des conséquences graves sur les sorties culturelles, qu’elle fera reculer.
La ministre dit faire sa réforme pour les élèves. En réalité, elle veut simplifier la vie des gestionnaires au détriment de l’expérience culturelle des élèves.
Madame la Première Ministre, il vous faut corriger le tir. Il faut introduire des seuils minimaux et des balises claires.
Parfois, une ligne comptable incarne un projet de société.
La diluer dans un grand ensemble, c’est rompre une promesse faite aux enfants du Québec. Discrètement, administrativement, mais réellement.
* Ont aussi cosigné cette lettre : Tania Kontoyanni, présidente de l’Union des artistes ; Éric Lord, directeur général du Réseau Culture 360° ; Stéphane Chagnon, directeur général de la Société des musées du Québec ; Dominic Trudel, directeur général du Conseil québécois de la musique ; Caroline Gignac, directrice générale du Conseil québécois du théâtre ; Parise Mongrain, directrice générale du Regroupement québécois de la danse ; Annie-Claude Coutu-Geoffroy, directrice générale de La danse sur les routes du Québec ; Dominic Trudel, directeur général du Conseil québécois de la musique ; Armandine Siess, directrice générale de l’Association des cinémas parallèles du Québec ; Sonia Pelletier, directrice générale du Regroupement de pairs des arts indépendants de recherche et d’expérimentation — REPAIRE ; Catherine Bodmer, directrice générale du RCAAQ l Regroupement des centres d’artistes autogérés du Québec ; Nadine Drouin, directrice générale du Regroupement national des arts du cirque, En piste ; Hélène Hotton, directrice générale de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) ; Valérie Richard, coprésidente, Regroupement des médiatrices et médiateurs culturel.les du Québec ; Alexandre Chartrand, trésorier de DOC Québec ; Marie-Ève Francœur, directrice générale de l’Association québécoise des Salons du livre ; Manon Morin, directrice générale du Réseau Scènes ; Frédéric Lagacé, directeur général du Réseau des organisateurs de spectacles de l’Est-du-Québec, ROSEQ ; Brigitte Messier, directrice générale du Réseau Centre ; Nathalie Cauwet, directrice générale de Diffusion Inter-Centres ; Claudine Bourdages, directrice programmation, marketing et logistique à Diffusion Saguenay et présidente d’Objectif Scène ; Marlène Morin, directrice générale de l’Association des diffuseurs spécialisés en théâtre (ADST) ; Camille Cazin, directrice générale du Regroupement des artistes en arts visuels du Québec (RAAV) ; Alexandre Gagnier, directeur général de la Fédération des harmonies et des orchestres symphoniques du Québec.



